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La pluie

Voici la pluie couronnant tout le village,
la pluie désirée, la pluie suppliée,
la pluie sur laquelle on compte,
maintenant fidèle au rendez-vous de l’automne.
La pluie envahit, parcourt ce ciel qui est le nôtre.
Oh, les nuages et la pluie sur le superbe royaume,
et la pluie et le vent se balançant sur le village,
et le village qui se serre sous ce don qui tombe !

Dramatique et profond palais de la nature.
Maintenant c’est cela que pense l’homme
à l’abri de la pluie.
Il voit les chemins boueux, les forêts agitées,
il contemple le ciel d’où l’eau attaque, très belle.
La vie surgit de la lutte, elle est terrible
cette force puissante de l’averse, terrible
cet éclair qui maintenant reunit terre et ciel, d’un seul coup,
ce tonnerre qui gronde, dévale et roule sur ses rapides terrasses,
– ah ! l’amour s’achève également en tempête, en furie.

Elle est, d’une maison à l’autre, bue par les champs en terrasses,
le chemin est long et difficile.
Mais champs, et maisons, et chemins, et torrents
sont petits comme des jouets sous la puissante pluie
– sous la puissante pluie, maintenant reine en manteau,
agitée, dansant dans ses domaines aériens,
sombre et luisante, terrible et cordiale,
qui secoue autour du village sa jupe humide
et piétine hommes et champs
comme notre chaussure écrase une fourmilière.

Traduit par Jep Gouzy

Les murailles (Bastion de Santa Llúcia)

En avant, presque séparés de la vieille ville
présente dans des tristes lumières et des taches qui montent
vers l’ordre et la folie des étoiles,
lourde masse d’ombre sur les quartiers de la mer,
murs et roche suspendus
au-dessus de la mer noire et insistante aux profondes rumeurs.

Il a été construit robuste pour résister aux hommes,
vieil ensemble de murs sur des murs plus anciens,
sa force résiste de la même manière
à l’assaut du temps.

Bastion solitaire sous le don magnifique des jours,
haute proue intime avec la nuit désolée,
compagne des choses qui durent et qui l’entourent,
faux plat de labeurs qui luttent contre les collines,
port, refuge final des durs lointains,
et îlots attaqués dans la mer, invincibles.

Il semble que tu ne peux que contempler
des longs et lents mouvements en accord avec ta durée :
village qui s’accroît dans la dure étreinte,
depuis de nombreux siècles accroché aux sauvages rochers,
chaux et vieilles pierres de taille tout en haut résistant,
étendu ensuite entre muraille et rivage,
plus sûr, avec des signes différents,
avec des années aux périls sans fin,
– muraille inutile contre les autres dangers, ceux de la peste ou de la faim,
intervalle exagéré dans la paix et pour l’unique prouesse
de vivre chaque jour et de mourir,
gêne pour les esprits que le progrès exaltait,
monument qui se livre aux yeux épuisés des touristes.

Oh, mur, frère du vent contre les frondaisons
et tes arêtes aiguisées,
frère des siècles de vaisseaux,
début et fin de longs chemins qui se perdent,
frère des phares qui depuis les ténèbres arrivent avec des yeux rapides,
frère également de mon âme, chouette dans tes créneaux,
qui grâce à toi se sent éveillée, dure, seule et antique.

Comme dans la lumière d’avril voici un jour nouveau
de désirs graves et de chaudes tristesses,
maintenant nocturne avec toi, adulte avec ton poids,
conscient de forces puissantes,
faible au milieu d’elles,
mais participant à leur complexité,
comme la recherche de la poussière qui vole dans la bourrasque.

Bastion résistant, pas éternel pour autant,
tu m’approches de toutes mes choses préférées
et du temps que nous ne savons si nous devons l’aimer ou le haïr.
Nous ne savons qu’une chose, ce que nous aimons le plus
est aussi le lieu du mal qui nous fait le plus souffrir.
Notre sang y bat et y défaille,
et dans les morts de nos amours
nous voyons la mort entière,
comme finissent les feuilles, l’arbre finira lui aussi.
Le futur existera
tant qu’il existera dans le désir,
avec notre désir qui se réduit.
Si l’amour s’enfuyait, il en reste la pensée.
Mais, que pourra être cette écume
sans les ondoyantes forces profondes,
tout le corps de nos passions?
Il ne reste que la vie fluide, et c’est une vérité,
elle pourra vivre sans moi.

D’ici, bastion avec tant de vie autour,
superbe et souvent efficace
pièce d’un drame insigne, profond et inextricable :
d’ici nous nous sentons plus unis,
dans un éloignement pensif,
aux hommes qui ont refait ce morceau de nature,
brève image d’un monde plus spacieux,
également à ceux qui l’ont laissé, un moment immobile,
à notre premier amour,
et à ceux qui y porteront plus tard leur travail, leur inquiétude.
Les années de notre jeunesse
ne furent pas à elles seules notre âge d’or,
il y en aura d’autres, plus claires sûrement,
pour chaque cœur juvénile ;
et, depuis ta nuit et ton obscurité amie,
je veux méditer dans l’angoisse et le miracle,
dans les oublis et les successives intentions
de chaque nouveau printemps.

Traduit par Jep Gouzy

L’autre île

Venant par les chemins de ce monde qui est le mien,
brisé en îles. Formentera… Une autre fois un goût
différent. Je dirai mes pas –je ne sais trouver la formule–
simplement, dans un certain ordre ou désordre.
Le ciel ici est très vaste, et le crépuscule s’y étend,
interminablement. Je venais des dunes
au bord de la mer; des étangs tranquilles ; des genévriers,
des figuiers et toute une végétale compagnie ;
des gens éparpillés, des champs de rochers et des terrasses
fermées de murs : d’un coin de Formentera.
Il y avait du sel, des roches de grès, et, en suivant les chemins,
le sourcil d’une pinède. Un vieux moulin tournait…
Je suis resté seul, au village. Les maisons s’approchent
sur la pierre lisse, sur l’esplanade déserte.
Et là, entre les champs et le village, je voyais l’église dans l’ombre,
tout en haut, d’où venait une sonore prière.
Et je voyais les chaumes de l’été, les sentiers, les arbres.
Lorsque se mourait le crépuscule, la lune s’approchait.
Un grand enchantement soutenait les rivages
d’une part de moi-même qui allait au-dehors.
Je suis encore allé, montant très lentement,
vers un moulin, qui ouvrait ses six bras à l’espace,
qui les ouvrait, il y a peu, car, maintenant, se dérobant au vent
ils gisaient à terre, lourds et tranquilles.
C’est là que je voulais venir, je le savais bien
en commençant le voyage: souvenir d’autres jours.
Et c’est cela que je venais chercher, ce regard
dans lequel nous mettons toute notre âme, très seul, très lent, très long.
Autant aimer la terre, mon Dieu, n’est-ce pas t’aimer
également un peu, Toi ? Ou bien est-ce ainsi que tu te caches?
Cependant ce n’est pas avec des pensées que je veux comprendre
tout ce petit monde qui finit à Formentera,
et naît dans le regard, et à la juste mesure
du regard : ces antiques Pitiüses
– la montagneuse Eivissa, parcourue au nord;
Es Freus où s’allument déjà les phares sur les îlots ;
dressé et différent, tout contre, Es Vedrà ;
la mer qui est aussi la nôtre, la mer, toujours la mer :
et cette Formentera à l’indéfinissable grâce,
plus mer que terre, avec deux étangs où tombe le jour.
La pensée inutile se retire. C’est dans les yeux
que je vis, dans le silence et les échos graves et profonds.
Je me trouve moi-même, je suis là où je voulais être,
près du moulin avec des distances autour tellement amies
que je sais que je ne pourrai choisir ces rares mots
– c’est pour cela que je parle tant – avec lesquels je dirais le
monde qui est le mien, ma solitude toujours en compagnie,
Formentera, ma Formentera intérieure ouverte et fermée.

Traduit par Jep Gouzy

Je rêvais à un long chemin…

Je rêvais à un long chemin,
comme un triste, long chemin de conte.
Chemins d’enfant qui n’ont pas de fin.
Y avancer était comme fuir.

Tous les contes étaient tristes.
La mère meurt, le fils s’en va…
Maintenant je dessine des pas sur le sable.
Un lourd fardeau pèse sur mes épaules.

Oh limites humides et forêt profonde !
Très vite le paysage changeait.
Ce que je désirais s’éloigne de moi,
je trouvais les complications du monde.

Amour hors du chemin.
Main vide doit se fermer
au lieu de serrer ce qu’elle ne voulait pas.
Il n’y a guère de joie dans ce que l’on rêve.

Ce n’était qu’un bourdonnement
d’abeilles, une angoisse qui chante…
Le chemin se perd dans la douleur
et sa couleur est couleur de crépuscule.

Il n’y manque pas une rare beauté.
Tu ne veux pas te clore, n’est-ce-pas,
vieux regard mi-fatigué, mi-avide ?
Le désir ne voudrait-il pas une nouvelle prise ?

Il est grand et petit à la fois le butin,
si d’un seul coup, je me tourne vers l’arrière !
Tu ne trouveras qu’une fin ici.
Les chemins des hommes sont des chemins très courts.

Traduit par Jep Gouzy